"Tapis et
tissages - L'art des femmes berbères du Marorc"
de Frédéric Damgaard
Il faut, en effet, avoir le regard exercé par une longue
fréquentation des formes et des couleurs pour dénicher chez la femme
berbère le tapis -tableau qui renvoie à l'art contemporain. Comme
jadis il avait découvert des talents d'artiste chez des autodidactes
d'Essaouira et de sa région, le désormais célèbre critique d'art
Danois, nous propose maintenant sa collection de tissage rurale
comme autant d'œuvres d'art.. Après Omar Khayam qui disait dans un
célèbre quatrain : « Allège le pas, car le visage de la terre est
recouvert des yeux des biens aimés disparus », on a envie de dire
désormais à quiconque foule un tapis : « Faites attention ! Vous
êtes peut-être en train de fouler une œuvre d'art ! »
En effet, au-delà de l'origine ethnographique de tel ou tel tapis ou
tissage, ce qui frappe dans la collection du désormais célèbre
critique d'art Danois, c'est d'abord la puissance d'expression des
formes et des couleurs, qui séduit d'emblée le regard. On tombe
immédiatement sous le charme magique de ces objets d'art, comme on
reconnaît sans médiation la beauté d'un poème ou d'une partition
musicale. Formes florales, anthropomorphiques, sinusoïdales ou
géométriques, soupoudrées d'or, de rouge et de noir. Damgaard
choisit volontairement de mettre en relief des détails pour
souligner davantage la parenté explicite qui existe entre cet art
des femmes rurales et l'art contemporain au Maroc et ailleurs.
Tapis - tableaux qui se prêtent à une double lecture horizontale et
verticale ou parfois même le « défaut » de fabrication ou l'usure du
temps contribuent à ce caractère insolite et indicible de l'art
rural, qui se caractérise par la gourmandise de ses formes et sa
transgression de la sacro-sainte règle de symétrie de l'art citadin.
Chaque niveau est différent du suivant et le même motif n'est jamais
reproduit sous la même forme et la même couleur : variation sur la
même note musicale. Et toujours cette harmonie mystérieuse qui anime
la structure d'ensemble malgré les contrastes apparents et
l'interpénétration de l'horizontal d'avec le vertical.
Des couleurs chaudes comme l'amour et la tendresse féminine. Comme
les noces d'été et les fêtes saisonnières. Comme les rêves au
lendemain d'une nuit nuptiale. Et toujours ce bonheur de rêvasser
sur ces surfaces chatoyantes comme au bord de l'eau et au voisinage
du feu. Comme une traversée de champs dorés parsemés de marguerites
et de coquelicots. On a l'impression de surprendre non pas une
tisseuse mais une rêveuse qui tisse par ses fils d'or et de soie,
son paradis imaginaire, son jardin secret. La fraîcheur de son
regard à la levée des aubes resplendissantes et son éblouissement
par les couleurs du crépuscule.
Énigmatique plaisir dont seul l'artiste a le secret. Qui oserait
piétiner de tels œuvres, que pourtant la tisseuse destinait à un
usage purement utilitaire, et à qui le regard expert d'un Damgaard,
donne une dignité d'œuvre d'art. Comme dans une rêverie créatrice,
La tisseuse passe d'une forme à l'autre, d'une couleur à l'autre,
pour nous offrir en fin de parcours un tapis – tableau que ne
renierait pas l'artiste d'avant-garde le plus contemporain qui soit.
Musique silencieuse, émerveillement, moment de grâce. En somme une
invitation à la rêverie visuelle, où rien n'est définitivement
délimité à l'avance, où les formes en suspens semblent suggérer une
continuité vers l'infini au-delà du cadre limité du tapis- tableau.
Un espace de prière et pour la prière. Un art sacré donc. Mais aussi
un art festif : jaune d'or, mauve pâle…Mais dans l'ensemble on ne
sait pas de quelle poésie, de quel mystère, de quelle beauté tout
cela est le signe..
On se dit : comment es-ce possible qu'avec un nombre si limité de
signes, de symboles et de couleurs, on en est arrivé à ce langage de
l'infini ? Chaque tapis – tableau est si différent de l'autre. Et
chaque tapis – tableau transcende d'une manière si surprenante les
déterminismes ethniques de son origine pour atteindre une expression
esthétique universelle. Beauté intrinsèque. Esthétisme qui opère
magiquement et immédiatement sur le regard. On est là aux origines
de l'art contemporain marocain : mémoire tatouée, transfiguration
des saisons printanières d'un pays berbère aux luminosités solaires.
Voici donc l'hommage de l'homme venu du grand Nord à l'art des
femmes berbères du grand Sud marocain.Le point commun entre la
plupart des tapis présentés dans l'ouvrage est d'appartenir soit à
des transhumants, soit à des nomades : Béni Mguild, Béni Waraïn, la
région de Boujaâd, les Rehamna, les Oulad Bou Sbaâ, les Chiadma et
Sidi Mokhtar qui fournit la khaïma aux Regraga pour leur
pérégrinations printanières.
De là à déceler dans ces tapis berbères une influence saharienne,
voire africaine, il n'y a qu'un pas que l'auteur franchit
allègrement y compris à juste titre pour des montagnards sédentaires
tel les Glawa dont le col de Telouat était connu pour être un lieu
de passage obligé entre l'Univers saharien et africain au sud et
l'univers méditerranéen au nord.
C'est principalement les deux courants culturellement marquants du
monde berbère proprement dit. En effet, certains tapis présentés
dans l'ouvrage évoque ces masques africains sous forme de croix
superposées, des totem ou des scènes de chasse telles qu'on peut
encore les voir aujourd'hui dans la grotte d'Agdez au Sahara, du
temps où celui-ci était verdoyant et attirait pachydermes, autruches
et chasseurs africains qu'on voit reproduits par des peintures
rupestres.
C'est que le Sahara a été non pas un obstacle mais plutôt un lieu de
brassage et de métissage, entre les sédentaires Masmouda, les
nomades Sanhaja, et le Soudan (le pays des noirs), bien avant
l'arrivée des moulattamoune (ces porteurs de lithâm (voile), ces
arabes maâqil Hassan, qui furent le fer de lance des Almoravides, et
qui partirent à la conquête de l'Andalousie musulmane depuis les
ribât, ces couvents – forteresses, du bord du fleuve Sénégal..
----------------------------------------------------------------------
Par delà les formes et les couleurs communes
L'ouvrage présente toutes les techniques du tissage au
Maroc,depuis le tapis en laine du Moyen Atlas, en passant par le «
Boucharouette » de la région de Boujaâd, le tissage broché Glawa, le
tapis noué Aït Seghrouchen, jusqu'au couvertures hanbel Zemmour. Et
cela concerne des objets de la vie quotidienne aussi variés que le
tapis de selle,le sac, le sacoche, le coussin, la tente des nomades
et des transhumants. Cela concerne le vestimentaire au féminin:
telle la handira (cap de femme), la tadarrat (le voile de
cérémonie), le tissus brodé d'Ighrem ou de Tata. Mais le
vestimentaire se conjugue aussi au masculin : en commençant par la
djellabah et la tunique de laine que portaient jadis les moines
guerriers, en passant par de très beaux capuchons et bonnets de
bergers de haute montagne.
Des vêtements en laine épaisse pour affronter les rigueurs de
l'hiver qui caractérise aussi bien les cimes enneigées de Bou Iblân
chez les Béni Waraïn du nord-est que ceux des Glawa au sud-ouest. Là
haut, il fait en effet très froid, de sorte que dès la tonte des
moutons, les tisseuses berbères confectionnent d'épais tapis de
laine pour isoler du sol, que des vêtements chauds pour protéger du
vent glacial et sec qui balaie les cimes granitiques et dénudées.
On fait alors des provisions de navets pour des couscous bien gras.
Les berbères sont connus pour trois choses me disait mon père : le
port du burnous, la consommation du couscous et les crânes rasés.
D'où la nécessité de les couvrir de capuchons et de bonnets surtout
quand il neige et quand il pleut. Mais que ces bonnets et ces
capuchons soient hauts en couleurs ! Tel en a décidé la bergère à
destination de son berger ! Un mode de vêtir qui n'appartient
nullement au Musée de l'histoire, et dont la fonctionnalité est loin
d'être simplement folklorique.
Et quand en ces hautes cimes de l'Atlas les tisseuses homériques d'Iswal
en pays Glawa se préparent aux rigueurs de l'hiver en fredonnant de
frais refrains tout en maniant l'antique quenouille – les chants des
tisseuses accompagnent tout le processus du tissage – on obtient
alors des objets esthétiques plutôt qu'utilitaires. Par Abdelkader
MANA | LE MATIN